LE RECIT DE LA SEMAINE
A l’âge de 19 ans, j’ai entamé la carrière de ma vie comme institutrice. Cela fait maintenant 51 ans que j’enseigne et, je dois avouer - en m’excusant auprès de mon mari (que j’ai épousé un an plus tard) - que ces petits élèves furent mon premier amour.
J’avais passé tout l’été chez mes parents à Worcester (Massachusetts) pour préparer les cours que j’allais donner à l’école de Kings Bay (Brooklyn). Peu avant le début de l’année scolaire, je suis retournée à l’appartement que je partageais avec plusieurs autres jeunes filles à Crown Heights. Je pris un taxi et, dans l’excitation du voyage, j’oubliai ma mallette dans la voiture - ma mallette, c’est-à-dire tous les cahiers et plans de cours que j’avais préparés avec tant d’efforts ! C’était une perte irremplaçable !
On était en 1974 : pas de téléphone portable, pas d’Internet, pas de Google ou de ChatGPT. Je suis donc montée chez un voisin pour utiliser son téléphone et contacter la compagnie de taxis mais la réponse fut sans appel : « Oubliez cela, Mademoiselle ! Vous êtes en train de chercher une aiguille dans une botte de foin ! Aucun espoir ! ». Oh oui, j’étais désespérée !
Puis il arriva quelque chose d’incroyable. Mon voisin m’appela car un homme nommé Danny - qui se présenta comme un bijoutier de Bay Ridge - voulait me parler : il avait récupéré ma mallette et il avait une histoire absolument improbable à me raconter.
Apparemment, quand j’avais quitté le taxi, celui-ci avait embarqué un autre passager, irlandais, qui avait remarqué le bagage oublié. Il demanda au chauffeur s’il allait prendre la peine de retrouver le propriétaire mais celui-ci haussa les épaules : « Je n’ai pas de temps à perdre ! ». L’Irlandais proposa : « Acceptez-vous que je me charge de retrouver le propriétaire de cette mallette ? » Et le chauffeur accepta.
Arrivé chez lui, le passager irlandais ouvrit le bagage et constata qu’il y avait des livres écrits en hébreu. Comme le seul Juif qu’il connaissait était Danny, il lui apporta la mallette.
L’histoire aurait pu s’arrêter là, Danny aurait pu s’énerver et argumenter que lui aussi n’avait pas de temps à perdre. Le seul indice qui pouvait faciliter sa recherche éventuelle était une enveloppe trouvée à l’intérieur et portant le logo de l’école Beth Rivka, l’école que j’avais fréquentée auparavant et qui avait été adressée au domicile de mes parents à Worcester. Danny prit le temps de trouver le numéro de Beth Rivka à New York et, par chance, tomba sur quelqu’un qui savait où je me trouvais, qui lui donna le numéro de mon gentil voisin et c’est ainsi que Danny me retrouva et m’annonça cette merveilleuse nouvelle : il avait retrouvé ma mallette et je n’avais qu’à venir la reprendre chez lui.
Le lendemain, je me rendis chez lui avec ma colocataire. Quand nous avons parlé à Danny - qui n’était pas un Juif pratiquant - nous avons saisi l’occasion de lui parler des nombreuses campagnes de Mitsvot initiées par le Rabbi à cette époque mais, à l’évidence, cela ne l’intéressait pas : « Ce n’est pas pour moi ! ». Mais il nous apprit que sa fille s’intéressait justement au judaïsme : quand nous avons entendu cela, nous avons proposé d’inviter sa fille à passer un Chabbat avec nous. Nous ne nous sommes pas contentées d’une invitation en l’air et, pour le remercier de ses efforts pour me rendre ce si grand service, nous lui avons acheté par la suite deux Mezouzot : une pour sa maison et une pour son magasin. Nous avons répété notre offre d’inviter sa fille mais sans résultat.
Puis, juste avant Roch Hachana, le mercredi soir 24 Elloul 5734 (11 septembre 1974), le Rabbi lança une nouvelle campagne. A l’occasion d’un grand rassemblement de femmes, le Rabbi expliqua combien le monde se dégradait moralement et suggéra d’augmenter la lumière avec une suggestion simple : que les jeunes filles et femmes juives allument des bougies avec la bénédiction avant chaque Chabbat et fête juive.
Ma colocataire et moi-même nous nous sommes regardées et avons décidé de retourner auprès de Danny pour apporter à sa fille un kit d’allumage des bougies. Mais, encore une fois, apparemment sans résultat.
Quatre ans passèrent pendant lesquels je me suis mariée, j’ai mis au monde deux enfants et nous avons déménagé à Los Angeles. Un jour, de façon complètement inattendue, je reçus une lettre qui m’avait été transférée par mon ancien voisin. Une lettre écrite par Léa, la fille de Danny. Elle racontait qu’elle avait reçu le kit d’allumage des bougies des années auparavant et s’en était servi comme indiqué sur le prospectus. Non seulement elle avait allumé sa bougie mais ce ne fut que le début de son observance de la Torah.
Et voici ce qu’elle écrivait :
« Environ un an plus tard, j’ai décidé de manger cachère. Ce fut difficile, aussi bien à la maison que lors de mes sorties avec des amies. Mais j’ai tenu bon. Quand je me suis inscrite à l’université, j’ai appris l’hébreu et j’ai assisté à des cours de Torah un soir par semaine. Ces cours m’ont interpelée et poussée à vouloir étudier davantage. Cet été, je me suis inscrite au Séminaire Beth Hanna du Minnesota - je suis sûre que vous connaissez cette institution - et je suis vraiment impatiente d’y aller. J’y vais seule mais, certainement, là-bas, je ferai la connaissance d’autres jeunes filles comme moi, qui n’ont aucune ou, en tous cas, très peu de connaissances du judaïsme. Je sens que ce sera une expérience enrichissante pour moi et que cela m’aidera à décider si je veux continuer en automne à étudier (la Torah) ou si je préfère retourner à l’université.
J’ai beaucoup pensé à vous ces derniers temps et j’ai toujours regretté de ne pas avoir accepté de passer un Chabbat avec vous. Je suppose que je n’étais pas prête à l’époque. J’ai dû murir et… »