TROIS CONDITIONS HUMAINES : TROIS PERSPECTIVES
L’ARBRE, LE ROCHER, LE BLÉ ET LE VIN
Dans la Paracha de cette semaine, le Peuple juif se trouve confronté à une nouvelle crise. Miryam a quitté ce monde et désormais, le rocher miraculeux qui les approvisionnait en eau dans le désert, par son mérite, a cessé de les abreuver. Que font les Hébreux ? Ils se plaignent à Moché qui leur répond : « Pourrions-nous faire sortir de l’eau de ce rocher ? » Il se met alors à frapper le rocher et l’eau commence à s’en écouler. D.ieu réprimande alors Moché pour ne pas avoir parlé au rocher comme Il le lui avait ordonné.
Le Baal Hatourim note que le mot « Hamine » (« de [ce rocher] ») se retrouve dans deux autres textes bibliques. Dans le livre de Beréchit, lorsque D.ieu confronte Adam pour avoir mangé le fruit interdit, Il lui pose une question rhétorique : « As-tu mangé de l’arbre que Je t’ai ordonné de ne pas manger ? » La encore, la Torah emploie le mot « Hamine ».
Un troisième texte utilise le terme « Hamine ». Dans le Livre des Rois (II: 6), alors qu’une famine dévastatrice s’abat sur Chomron, une femme interpelle le roi pour qu’il lui vienne en aide. Il répond : « D’où vais-je t’aider ? En grain ou en vin ? »
Il est un axiome que lorsque la Torah utilise la même expression dans plusieurs endroits, cela a pour but de nous inciter à en rechercher le lien. Même quand cela semble représenter des sujets différents, un fil rouge doit les relier.
Quel lien y a-t-il donc entre l’Arbre de la Connaissance interdit, le rocher frappé par Moché et le triste aveu du roi qu’il ne possédait ni grain ni vin ?
Une réflexion plus profonde fait apparaître qu’ils représentent trois perspectives erronées, concernant la condition humaine, sur la manière dont nous nous percevons nous-mêmes.
LES QUESTIONS DE D.IEU ET LE DÉFI D’ADAM
Quand D.ieu interpela Adam en lui demandant s’il avait mangé de l’arbre interdit, il semble évident que D.ieu, omniscient, ne cherchait pas à savoir si c’était vrai ou faux. Cette question était plutôt la continuation d’une interrogation précédente : « qui t’as dit que tu étais nu ? ». Adam, au lieu de répondre aux questions, met le blâme sur sa femme.
En réalité, l’on pourrait affirmer qu’en lui demandant qui lui a dit qu’il était nu, D.ieu rejetait la notion-même de cette nudité. La gêne d’Adam n’avait pas été provoquée par le seul fait de l’exposition de sa nudité mais plutôt, comme le statue Rachi, par le fait qu’il se sentait spirituellement nu.
D.ieu lui avait initialement demandé : « Ayéka », « où es-tu ? ». Selon Rabbi Chnéor Zalman (auteur du Tanya et fondateur du mouvement ‘Habad-Loubavitch), cette question que D.ieu adressait à Adam et à chaque juif en particulier signifie : « où en es-tu dans ta vie spirituelle, par rapport à là où tu devrais être ? ».
Si nous lisons entre les lignes, voilà ce que répond Adam : « Je n’ai rien à montrer pour moi-même ! Je suis nu et profondément honteux de moi-même. Je suis dépourvu et vide de quoi que ce soit de positif. »
Inutile de dire que D.ieu n’accepta pas cette remarque si pleine d’autodénigrement : « Comment peux-tu te dénigrer au point d’affirmer que tu es nu ? Pourquoi ne regarder que tes défauts. Tu as une âme. Il faut juste que tu lui permettes de s’exprimer afin qu’elle ne soit pas écrasée par le mal que tu viens d’absorber de l’extérieur. »
Adam finit par saisir qu’en fait l’homme est essentiellement bon et que le mal est extérieur. Il conclut que s’il est vrai que l’âme est pure, c’est le corps qui représente le mal et la négativité. Il se tourne donc vers sa femme et la juge être la force extérieure qui a causé son déclin.
Finalement, D.ieu rejette également cette approche et force Adam et ‘Hava à en venir à la conclusion que le responsable est le serpent. C’est une force extérieure qui s’impose à l’âme (métaphoriquement représentée par Adam) et au corps (métaphoriquement représenté par ‘Hava). Non seulement l’âme est-elle pure et innocente mais le corps lui-même n’est pas intrinsèquement mauvais. Tout le mal vient de l’extérieur et peut exercer une force puissante sur notre corps innocent et notre âme sainte. Il nous revient alors de déterminer jusqu’où ce mal extérieur peut nous pénétrer.
En bref, la question de D.ieu sert à démontrer à Adam que le mal n’est pas intrinsèque mais extérieur. Il vient du fruit interdit et non de lui-même. Il vient de la séduction du serpent qui le pousse à consommer le fruit et non de son intériorité.
LA PERSPECTIVE DE MOCHÉ
Revenons à la remarque de Moché : « Pourrions-nous faire sortir de l’eau de ce rocher ? ».
Par ces mots, il se référait aux Juifs qui se plaignaient du manque d’eau. Il les comparait à un rocher car il ressentait qu’ils étaient devenus terriblement insensibles et ressemblaient à de durs rochers dont aucune eau ne pouvait s’écouler. Il se demanda donc : « Comment extraire de l’eau d’un rocher physique si le peuple lui-même s’est tellement endurci ? » Moché estimait que le monde matériel était affecté par l’état spirituel du peuple. Si leur cœur avait été ouvert, l’eau s’en écoulerait librement.
Peut-être était-ce la perte de Miryam qui avait créé un vide de réceptivité féminine au spirituel, ce qui empêchait le miracle de l’eau de perdurer. Une fois l’élément représenté par Miryam absent de leur vie, ils avaient perdu la capacité à extraire les eaux nourricières et rafraîchissantes, associées avec Miryam, dans leur cœur et leur âme. Cela se manifestait donc par l’impossibilité d’obtenir de l’eau du rocher.
Bien sûr Moché ne pensait pas qu’ils avaient perdu leur essence spirituelle. Mais il estimait que leur bonté intrinsèque avait été supprimée par la négativité de l’extérieur. Si bien qu’outre le fait de frapper le rocher, il utilisa à leur encontre des mots de reproches durs.
D.ieu n’était pas d’accord avec cette vision sombre de la condition humaine. Selon Rachi, D.ieu « réprimanda » Moché de n’avoir pas parlé au rocher. Nul n’est besoin d’être dur pour libérer le bien inhérent et la foi. Des mots prononcés avec le cœur peuvent accomplir la tâche.
LA PERSPECTIVE DU ROI SALOMON
Dans le tragique épisode de la famine à Chomron, où les gens sont acculés à des actes horribles, à cause de la famine, le roi ne voit aucune qualité salvatrice chez le peuple parce qu’il ne voir rien de positif en lui-même. « D’où puis-je t’aider ? » dit-il à la femme. Il sent qu’il n’y a rien de bon en lui. La famine matérielle est une manifestation d’une absence de quoi que ce soit de positif dans le domaine spirituel. Dans son esprit, rien ne peut être fait pour faire sortir ce qui s’exprimerait par du grain ou du vin.
Ne règnent qu’un vide total et le désespoir.
A ce moment-là, le prophète Elicha intervient et prédit une disparition totale de la famine et une période d’abondance extraordinaire.
Une fois de plus, D.ieu démontre une évaluation inappropriée de notre état spirituel.
Quand bien même nous sommes tombés dans l’abîme, nous pouvons transformer la situation et la rendre favorable.
LES TROIS LEÇONS
Il se peut que nous ne nous sentions pas méritants pour recevoir le Machia’h et la Rédemption finale.
Trois approches peuvent être adoptées quand nous nous penchons sur notre état spirituel.
La première consiste à voir le négatif et à se sentir totalement dénudés.
La leçon tirée de la première occurrence du terme « Hamine » indique que nous devons prendre conscience que nous avons de merveilleux vêtements tissés à partir de toutes les pensées positives, les mots positifs et les actions positives auxquels nous nous livrons en tant que peuple, en dépit de toutes les difficultés de l’exil.
Quand un Juif se lamente sur sa nudité...
