Maïmonide enseigne : « La Torah a promis que finalement le peuple juif fera Techouva à la fin de son exil et il sera immédiatement libéré. » (Michné Torah, Hile’hot Techouva 7:5).
A la lecture de cet enseignement, il apparaît que le peuple juif fera Techouva de sa propre initiative, sans que D.ieu l’y ait contraint. Ainsi ce sera vraiment sa Techouva qui amènera la Délivrance. Pourquoi Maïmonide choisit-il cette approche ?
Dans les deux chapitres qui précèdent dans le Michné Torah, Maïmonide a abondamment souligné l’idée du libre arbitre. Puis il commence celui où se trouve la citation ci-dessus par les mots : « Puisque tout homme en a reçu la permission... il doit entreprendre de faire Techouva... » Il veut dire ainsi que l’homme doit s’efforcer à une Techouva sincère, qui procède de sa libre volonté et non d’une quelconque forme de coercition. Après avoir posé ce principe, Maïmonide poursuit : « finalement le peuple juif fera Techouva » : son retour à D.ieu sera décidément le résultat d’un libre choix.
TRAVERSER LA FRONTIÈRE
« Je te remercie, Ô D.ieu vivant et éternel, Qui m’a restauré mon âme, grande est Ta miséricorde. »
Notre premier acte conscient du jour est d’exprimer notre gratitude envers notre Créateur. Dès notre réveil, avant même de nous lever ou même de nous laver les mains, nous récitons la prière du Modé Ani, reconnaissant que c’est Lui qui nous accorde la vie et chaque moment de notre existence.
Les idées apparemment simples exprimées dans le Modé Ani occupent de nombreux chapitres des écrits législatifs, philosophiques et mystiques de la Torah. Le Rabbi en extrait des perspectives sur la nature de l’omniprésence et de l’immanence de D.ieu, le principe de la « création perpétuelle » etc. S’il en est ainsi, pourquoi le Modé Ani est-il prononcé dès le réveil alors que notre esprit est encore embué de sommeil ? N’aurait-il pas été plus propice de le faire précéder d’une étude et d’une méditation sur ces concepts ?
LA NUIT ET LE JOUR
La physiologie de notre corps et le rythme de l’horloge astrale partagent notre vie en domaines conscients et supra conscients. Durant les heures d’éveil, notre esprit prend le contrôle de nos pensées et de nos actions. Mais la nuit, alors que nous dormons, « le quartier général » laisse sa place à un lieu plus profond où la conscience est remplacée par une forme de connaissance plus élémentaire. Dans ce monde nocturne, les difficultés sont aplanies et les absurdités sont acceptées. Néanmoins, certaines vérités restent insensibles à ces fluctuations de la connaissance et de la conscience. Notre foi en D.ieu, Son rôle central dans notre existence, la profondeur de notre engagement pour Lui restent toujours des idées absolues.
L’éveil et le sommeil n’affectent que l’activité extérieure de l’intellect. Ce que nous savons avec l’essence même de notre être, nous ne le connaissons pas moins quand nous sommes plongés dans les tréfonds du sommeil. Bien au contraire, quand nous sommes éveillés, nous devons dépasser les préjugés d’un intellect remué par les « réalités » de l’état physique pour parvenir à ces vérités. Endormis, notre esprit se libère, nous nous rapprochons, bien qu’inconsciemment, de nos convictions les plus intérieures.
Le Modé Ani exploite un moment exceptionnel de notre journée, le moment qui se situe au seuil de notre éveil, le moment qui réunit les domaines supra conscient et conscient de la journée. Chaque matin, une opportunité extraordinaire se présente donc : celle d’exprimer à nous-mêmes une vérité qui habite notre moi le plus profond et de déclarer ce que nous savons déjà au jour qui attend.
L’OBLIGATION DES PRÉMICES
On peut observer un phénomène similaire dans une discussion hala’hique concernant la Mitsva des Bikourim (offrande des premiers fruits mûrs). Les Bikourim comme Modé Ani représentent une déclaration de gratitude envers D.ieu. Dans le 26ème chapitre de Devarim, que nous lisons cette semaine, la Torah ordonne :
« Quand vous viendrez sur la terre que l’Eternel votre D.ieu vous donne en héritage et que vous la posséderez et vous y installerez » ;
« Vous prendrez des premiers fruits de la terre... et les placerez dans une corbeille ; et vous vous rendrez dans le lieu où l’Eternel votre D.ieu choisira pour y faire reposer Son nom. »
« Et vous vous rendrez chez le Cohen qui sera alors là et lui direz : Je proclame aujourd’hui à l’Eternel ton D.ieu que je suis venu sur la terre que D.ieu a juré à nos pères qu’Il nous donnerait... »
Dans sa « proclamation » le porteur des Bikourim continue en relatant l’histoire de notre libération d’Egypte et le don que nous fit D.ieu de la « terre où coulent le lait et le miel », concluant par les mots : « Et maintenant, vois, j’ai apporté le premier fruit de la terre que Toi, D.ieu Tu m’as donnée ».
Quand nos ancêtres commencèrent-ils à faire cette offrande ? Le premier verset du chapitre des Bikourim comporte des implications à ce sujet qui suscitèrent des débats législatifs entre le Talmud et le Sifri.
Le peuple juif entra sur la Terre d’Israël en l’an 2488 (1273 avant l’ère commune). Mais quatorze ans devaient passer avant la conquête de la Terre et son partage entre les tribus. C’est pour cette raison, dit le Talmud, que le verset précise d’apporter les Bikourim « quand vous viendrez sur la terre... que vous la posséderez et vous y installerez ». Cela nous enseigne que les premiers fruits de la terre ne devaient être présentés à D.ieu qu’après la conquête et l’installation.
Le Sifri, quant à lui, souligne les mêmes mots mais comme impliquant que l’obligation des Bikourim s’appliquait dès l’entrée des Juifs dans la Terre. Il base son interprétation sur le premier mot du verset : «Vehaya» (et ce sera) dont l’emploi indique, tout au long de la Torah, que l’événement doit se passer immédiatement.
ENTRE LE RÊVE ET LA RÉALITÉ
En fait cette divergence d’opinions se réfère à deux conceptions de la Mitsva des Bikourim.
La conception du Talmud exprime la notion que la véritable gratitude ne peut venir qu’une fois que le bénéficiaire a compris le sens et l’impact pour sa vie du bien qui lui a été fait. Sans « avoir pris possession » de quelque chose en l’étudiant et l’analysant, sans s’ « y être installé » en l’expérimentant d’une manière consciente, quelle est la valeur de nos proclamations?
Par contre, le Sifri soutient une vision de la Mitsva des Bikourim comparable au Modé Ani, insistant sur le fait que notre premier moment sur la Terre que D.ieu nous a attribuée devrait être celui de la reconnaissance et de la gratitude pour ce don divin.
Pendant quarante ans, le peuple erra dans le Sinaï, rêvant de la Terre désignée par D.ieu comme lieu d’accomplissement de sa mission dans la vie. Et puis vint le grand moment où le rêve devint réalité, une réalité qui réalisa le rêve mais aussi le rendit moins pur. C’est le moment, dit le Sifri, pour exprimer tout ce que nous savons et ressentons de la Terre Sainte. Car bien que notre connaissance de la réalité quotidienne soit encore primaire et inconsciente, elle vient d’un lieu en nous qui ne sera plus accessible quand nous nous aventurerons plus loin dans le royaume de la connaissance et du sentiment conscient. Ce n’est qu’en l’exprimant maintenant que nous pouvons continuer, passant de la perfection et de la pureté de notre moi supra conscient à la réalité concrète de notre vie consciente.
A propos des débats de nos Sages, le Talmud statue : « Ceux-là et ceux-ci sont les paroles du D.ieu vivant ». Car bien qu’une seule perspective puisse devenir une loi de la Torah, les deux représentent des formulations tout autant valides de la sagesse divine et les deux peuvent et doivent être incorporées à notre vision et notre approche de la vie.
Tout comme l’affirme le Talmud, nous devons veiller à comprendre pleinement et identifier les dons que nous offrons et les sentiments que nous exprimons. Et tout comme l’affirme le Sifri, nous devons rechercher le lien avec le moi supra rationnel, le moi supra conscient qui résident au cœur de notre personnalité consciente et intellectuelle et aspirer à transposer leur perfection non souillée dans notre vie éveillée.
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