LE RECIT DE LA SEMAINE
Mon grand-père, Rav Chnéor Zalman Vilenkin, habitait Yekaterinoslav (aujourd’hui Dniepropetrovsk) en Ukraine. Les parents du Rabbi y habitaient aussi. Enfant, le Rabbi venait avec ses deux petits frères étudier la Torah dans la maison de mon grand-père.
Ma mère se souvient que les trois garçons étaient toujours bien habillés, qu’ils étaient très polis, bien élevés et propres. Mon grand-père étudiait avec eux selon le programme arrangé par Rabbi Lévi Its’hak Schneerson, le Rav de la ville et père du Rabbi qui l’avait engagé comme professeur particulier pour ses fils.
Quand le Rabbi se maria en Kislev 1928 à Varsovie avec la fille de Rabbi Yossef Its’hak, ses parents n’obtinrent pas la permission de sortir d’Union Soviétique pour l’occasion et organisèrent donc chez eux une réception de mariage sans les mariés, avec près de 300 personnes. La joie se mêlait à la tristesse et tous les participants chantèrent et dansèrent : mon grand-père aussi dansa de toutes ses forces, tant il était fier que son ancien élève épouse la fille du Rabbi.
Après la Seconde Guerre mondiale, notre famille - y compris mon grand-père - quitta l’Europe et arriva à New York. Bien entendu, mon grand-père souhaitait rencontrer son ancien élève qui, depuis le décès de son beau-père en 1950, était devenu le Rabbi de Loubavitch.
C’était sans doute en 1955, mon grand-père était partiellement paralysé et il lui était très difficile de marcher et de rester debout. Quand il entra dans le bureau du Rabbi, il voulut bien entendu se conduire comme un ‘Hassid et ne pas s’asseoir devant le Rabbi mais celui-ci insista pour qu’il s’assoit. Comme il refusait, le Rabbi remarqua : « Il y a de nombreuses années, vous et moi étions assis autour de la même table. Nous pouvons à nouveau nous asseoir autour de la même table ! ». Cet argument convainquit mon grand-père qui finit par s’asseoir. Le Rabbi ne voulait pas que mon grand-père se lève devant lui et il expliqua un jour à l’un de mes oncles : « Votre père m’a fait me tenir sur mes pieds (m’a permis de devenir ce que je suis maintenant) ».
Bien que mon grand-père habitât Lincoln Place, donc très près de la synagogue du Rabbi à Crown Heights, il ne se rendait que très rarement aux Farbrenguens (réunions ‘hassidiques). Pourquoi ? D’une part, parce qu’il lui était difficile de marcher mais surtout parce qu’il savait ce qui allait se passer s’il arrivait : un de mes oncles l’aiderait à marcher et, dès qu’il entrerait dans la synagogue, le Rabbi s’en apercevrait et se lèverait - comme il l’avait fait en tant qu’élève devant son professeur. Et il restait debout jusqu’à ce que mon grand-père se soit assis. Bien sûr, si le Rabbi se levait, toute l’assemblée se lèverait pendant un certain temps parce qu’il fallait beaucoup de temps à mon grand-père pour s’asseoir. Et quand il se levait pour partir, le Rabbi se levait aussi – ainsi que tous les participants !
En 1963, mon grand-père tomba malade, c’était le dimanche de Lag Baomer. Nous avons informé le Rabbi que son ancien professeur devait être hospitalisé. Dès qu’il apprit cela, le Rabbi appela ma tante et demanda : « Serez-vous d’accord que j’envoie une infirmière prendre soin de lui 24 heures sur 24 ? Je paierai ce service et de plus, j’aimerais envoyer un certain spécialiste en qui j’ai confiance pour l’examiner ! ». Bien entendu, ma tante accepta et exprima la profonde gratitude de la famille.
A l’époque, j’étudiais dans une grande école de New York : je me souviens être allée à l’hôpital et avoir entendu les infirmières très excitées de voir ce célèbre spécialiste rendre visite à ce patient, suite à la requête du Rabbi.
Mon grand-père décéda un jeudi soir, l’enterrement fut arrangé pour le vendredi matin. Le Rabbi y participa et se déplaça jusqu’à la porte du cimetière Montefiore et, de là, resta debout durant tout le temps de l’enterrement.
Par la suite, nous avons reçu un appel téléphonique de sa part et il s’excusa de n’être pas entré dans le cimetière. Il expliqua qu’à chaque fois qu’il y allait, il se rendait devant le Ohel (le tombeau) de son beau-père, le Rabbi précédent mais que cela lui demandait toujours un long temps de préparation. Comme on était juste avant Chabbat, il n’avait pas eu le temps de se préparer comme il convenait et demandait donc à notre famille de l’excuser...
Il formulait aussi deux demandes : d’une part, il voulait payer la place dans le cimetière. Selon la loi juive, il appartient à la famille de payer donc il demandait à la famille de participer de façon symbolique, à hauteur d’un dollar par exemple et qu’il paierait le reste.
D’autre part, il demandait que sur la pierre tombale soit mentionné le fait que mon grand-père avait été son professeur. Evidemment, le Rabbi savait que son ancien professeur aurait droit aux plus grands honneurs par les ‘Hassidim s’ils savaient qui avait été son élève.
Mon oncle et mon père se mirent d’accord quant au texte, le soumirent au Rabbi qui l’approuva. Il offrit aussi de payer un tiers du coût de la pierre tombale qui est d’ailleurs d’une taille très impressionnante.
Tel est le respect que le Rabbi accorda à mon grand-père qui avait été son professeur quand il était enfant. Bien que cela se fût passé il y a tant d’années, le Rabbi n’oublia jamais et manifesta le plus grand respect et sa gratitude à celui qui l’avait fait « se tenir sur ses pieds ».
Mme Raizel Goldberg – JEM
Traduit par Feiga Lubecki