Je suis né à Bombay en Inde, là où mes parents s’étaient enfuis quand les Nazis avaient envahi la Pologne en 1939. Ils avaient tenté d’entrer en Terre sainte mais les Britanniques les en avaient empêchés car c’était eux qui contrôlaient la Palestine et ils avaient institué un quota limitant l’entrée des Juifs dans leur terre ancestrale. Mes parents n’avaient pas non plus obtenu de visa pour les États-Unis et se sont donc rabattus sur la première option venue. Ils habitèrent en Inde durant sept ans et, quand j’ai eu trois ans, ils ont émigré en Australie.
A la maison, je n’ai reçu aucune éducation juive, mon père était même antireligieux, sans doute à cause de son ressenti de la Shoah. J’ai donc fréquenté une école laïque huppée et ce n’est que vers l’âge de trente ans que je commençai à m’intéresser au judaïsme : d’ailleurs avant que je ne rencontre le mouvement Loubavitch, j’ignorai pratiquement ce qu’était Yom Kippour.
Cependant, avant de mourir, mon père - qui, jusque-là, n’avait pas vraiment approuvé mes recherches sur le judaïsme - estima que je devais savoir que je descendais en fait d’une prestigieuse dynastie hassidique : le Rabbi de Kremnitz et son épouse qui était la fille du Maguid de Mézéritch.
Environ un an plus tard, en 1975, j’ai été impliqué dans une affaire immobilière en partenariat avec un associé chinois de Hong Kong, pour rechercher à Sidney un bâtiment pouvant servir d’ambassade pour un pays étranger. J’acceptai de m’occuper de la transaction à condition que les détails soient communiqués à l’acheteur. Au dernier moment, j’appris que cette condition n’avait pas été respectée et je me retirai de l’affaire. Cependant, je trouvai injuste que mon partenaire chinois profite de mon retrait et il fut décidé que ma partie du bénéfice reviendrait à une cause charitable de mon choix.
C’est ainsi que la somme de 150 000 dollars (de nos jours presqu’un million de dollars) atterrit chez une Yechiva Loubavitch dirigée par Rav Pin’has Feldman, l’émissaire du Rabbi à Sidney. Il fut absolument abasourdi par ce don massif inattendu et me conseilla d’écrire au Rabbi de Loubavitch à ce propos - sans pour autant préciser comment et quoi écrire.
Bien que j’aie assisté à de nombreux cours de Torah avec Rav Feldman, je ne connaissais pas encore le monde religieux et j’ignorais qui était le Rabbi. Aujourd’hui, je suis vraiment très embarrassé de mon ignorance et de ma désinvolture de l’époque et voici le genre de lettre que j’écrivis : « Hello ! Comment allez-vous cher collègue ? J’ai appris que vous étiez un Rabbi. Moi aussi, d’une certaine façon car mon père m’a appris que j’étais un descendant du Rabbi de Kremnitz. Donc, entre deux Rabbis comme nous, je voulais juste vous envoyer un bonjour d’Australie et, si je peux vous aider, ce serait avec plaisir. Bref, portez-vous bien, bonne chance, à bientôt ! ».
Inutile de préciser que je n’ai pas reçu de réponse à cette lettre, ni d’ailleurs aux lettres que j’envoyai par la suite et qui étaient bien plus respectueuses alors que je devenais plus impliqué dans la vie juive. Finalement en 1984 - alors que je parrainais la construction à Sidney d’un lycée religieux de jeunes filles et que j’informai le Rabbi des progrès dans ce projet - je reçus ma première réponse :
« Puisse D.ieu exaucer les désirs de votre cœur à propos de ce que vous écrivez. Il n’est sûrement pas nécessaire d’insister longuement auprès de vous pour vous expliquer que, puisque toutes les bénédictions proviennent de D.ieu et que le moyen de les recevoir est de mener une vie de tous les jours en accord avec Sa volonté, que tout effort supplémentaire dans le domaine de Torah et Mitsvot - bien qu’essentielles en elles-mêmes - élargit ces moyens. Et, bien entendu, il y a toujours lieu d’avancer dans tous les sujets de bienfaisance et de sainteté, de Torah et de Mitsvot qui sont infinies puisque connectées avec l’Infini ».
Ce qui est frappant dans cette lettre, c’est que mon nom avait été épelé différemment - aussi bien dans la lettre elle-même que sur l’enveloppe - de la façon dont moi-même je l’écrivais. Et c’était clairement l’initiative du Rabbi (et non une erreur de typographie du secrétaire) puisque le nom tapé à la machine avait été deux fois corrigé à la main en : Kremnich.
J’ai effectué des recherches à ce sujet et c’est ainsi que j’ai appris qu’il y a deux cents ans, c’était ainsi qu’on prononçait mon nom : j’en déduisis donc que le Rabbi reconnaissait ainsi avec délicatesse avoir reçu ma première lettre huit ans auparavant, quand j’avais mentionné mon ascendance : il le faisait avec un sourire et de bons souhaits.
J’ai finalement eu le privilège de rencontrer le Rabbi en 1985. Auparavant, je l’avais informé de mes études de Torah, en soulignant que j’avais du mal à apprendre l’hébreu mais qu’après beaucoup d’efforts, j’étais enfin capable de lire et de comprendre des textes saints. C’était ce dont j’étais le plus fier et que j’avais triomphalement écrit au Rabbi, tout en demandant une bénédiction pour persévérer dans ces efforts.
A l’époque, le Rabbi n’accordait plus d’audiences privées mais il était possible de lui glisser quelques mots quand il distribuait des dollars à remettre à la Tsedaka (charité). Je n’oublierai jamais quand mon tour est arrivé et que, poussé par la foule, je me suis tenu face au Rabbi. Quiconque a vécu cet instant comprend l’intensité de cette expérience.
Je me souviens l’avoir regardé dans les yeux et noté son chaleureux sourire quand il me dit quelques mots tout en me tendant le billet d’un dollar. Mais je n’ai absolument rien compris de ses paroles. On me poussa vers la sortie et l’un de mes amis, Yaakov Barber qui se tenait derrière moi remarqua : « C’est curieux ! Le Rabbi vous a parlé en « langue sainte », en hébreu biblique et pas du tout en Ivrit, en hébreu moderne ! ».
Pour ma part, j’ai tout de suite compris : comme dans ma lettre, j’avais fièrement annoncé que j’étais devenu capable d’étudier par moi-même, le Rabbi m’avait parlé en hébreu biblique (que je ne comprenais pas aussi bien que je le croyais...). Apparemment, le Rabbi possédait mentalement une sorte de boîte de stockage dans laquelle il gardait en mémoire tout ce que les gens lui écrivaient et qu’il ressortait quand c’était nécessaire. Pour moi, c’était absolument incroyable mais ce n’est certainement qu’une des innombrables facettes de son extraordinaire personnalité.
M. Robert Kremnitzer - JEM
Traduit par Feiga Lubecki