Au début des années 70, j’ai remarqué qu’un vilain bouton était apparu sous mon oreille. Apparemment, cela ne semblait pas dangereux mais bien visible et ce n’était vraiment pas esthétique. Une fois la Rabbanit ‘Haya Mouchka (l’épouse du Rabbi), pour laquelle je travaillais en tant que secrétaire, me demanda pourquoi je n’allais pas consulter un docteur. J’ai répondu que j’en avais vu un effectivement mais il me demandait 12.000 dollars pour son intervention. Comme je n’avais pas souscrit d’assurance, j’avais été obligé de refuser. Elle me conseilla alors d’aller consulter Docteur Richter : « C’est un de nos bons amis », précisa-t-elle. Désabusé je remarquai : « C’est un bon ami pour vous mais pas pour moi ! ».
Je pensais que l’affaire s’arrêtait là mais, deux jours plus tard, j’ai reçu un appel du secrétariat de Docteur Richter : on m’informait que j’avais un rendez-vous dans deux jours. Je remerciais la secrétaire mais expliquai que je ne disposais pas de la somme de douze mille dollars. Elle répondit que le docteur lui avait simplement demandé de me fixer un rendez-vous et qu’il n’avait pas parlé d’honoraires. Dubitatif, je me suis présenté au rendez-vous, le docteur m’a examiné et me fixa un rendez-vous pour l’opération une semaine plus tard. Je l’informais à regret que je n’avais pas l’argent et il répondit : « Ce n’est pas votre problème ! ». Je ne comprenais pas : « Qu’est-ce que cela veut dire ? La Rabbanit va payer pour moi ? Il n’en est pas question ! ». Le docteur me calma : « Pas du tout ! Celui qui est un ami de la famille du Rabbi est un ami à nous ! Et on ne prend pas d’argent d’un ami ! ».
La veille du rendez-vous, il se passa quelque chose d’intéressant. La Rabbanit me tendit un sac rempli de timbres de collection : à mon avis, il y avait là plusieurs milliers de timbres ! Elle me demanda : « La fille de Docteur Richter collectionne les timbres. Donnez-lui cela de ma part ! ». Bien entendu je me suis acquitté de cette mission ; auparavant, j’avais remarqué que ces timbres avaient été découpés de nombreuses enveloppes, celles que le Rabbi recevait du monde entier. Quelques mois plus tard, la Rabbanit me demanda si l’opération avait réussi, j’ai répondu que tout allait bien, D.ieu merci et j’ai profité de l’occasion pour déclarer, comme en passant : « Ma fille aussi collectionne les timbres... ».
Elle me jeta un regard étonné, comme si elle essayait de comprendre de quoi je parlais puis elle éclata de rire : « Ah j’ai compris ! Vous prétendez que votre fille qui n’a qu’un an et demi collectionne déjà les timbres... ».
Elle ne m’en parla plus. Mais quelques mois plus tard, elle me tendit un sac rempli de timbres : « Vous m’aviez annoncé que votre fille collectionnait les timbres, alors voilà de quoi augmenter sa collection... ». Maintenant j’avais la confirmation de ce que j’avais pensé : ces timbres provenaient bien du Rabbi ! Bien entendu, je les ai conservés précieusement.
Au fil des années, j’ai entendu plusieurs explications au fait que le Rabbi conservait les timbres des milliers de lettres qu’il recevait chaque jour :
- Dans sa jeunesse, à Yekaterinoslav, le Rabbi avait amassé une très belle collection de timbres. Quand il sortit de Russie en 1928, ses parents qui étaient très pauvres furent contraints de vendre son album et l’argent qu’ils en retirèrent leur permit de survivre une demi-année ! Alors comment est-il possible de jeter les timbres à la poubelle ?
- Quand le Rabbi et la Rabbanit quittèrent la France en 1940, ils n’étaient vraiment pas riches mais se servirent des timbres qu’ils avaient collectionnés pour soudoyer divers passeurs et policiers qui les aidèrent à franchir les frontières de l’Europe occupée pour accoster finalement aux Etats-Unis. Alors comment est-il possible de jeter à la poubelle des objets qui peuvent vous sauver la vie ?
- La Hala’ha (loi juive) demande qu’on prononce une certaine bénédiction quand on voit un roi : si c’est ainsi, il convient de respecter les portraits de rois et reines qui figurent souvent sur les timbres.
Ces dix dernières années, j’ai décidé de consacrer ces timbres ainsi que ceux j’ai pu récupérer à l’époque sur les lettres que recevait le Rabbi pour les distribuer à des enfants qui s’engageaient à apprendre à parler yiddish. En effet, j’estime qu’il est important de pouvoir étudier les livres du Rabbi en version originale car aucune traduction ne peut la remplacer !
‘Haïm Barou’h Halberstam
Traduit par Feiga Lubecki
