LE RECIT DE LA SEMAINE
LA BRIT MILA RETARDÉE
C’était dans les années 70, en pleine vague hippie, quand tant de jeunes rêvaient d’une vie de liberté, dans la paix et l’amour. Juifs tous les deux, ils avaient opté, en Belgique, pour cette ambiance de bohème, dans une communauté basée justement sur l’absence de bases où il était interdit d’interdire et où chacun agissait à sa guise.
Quand la jeune femme mit au monde un bébé, elle ressentit néanmoins l’envie qu’il soit circoncis : c’était peut-être un des derniers souvenirs des traditions juives de ses parents. Mais à la maternité, le médecin refusa d’accomplir ce geste, expliquant que telle n’était pas la pratique habituelle dans ce pays. Quand elle évoqua le sujet dans son groupe d’amis hippies, on la considéra comme une « hérétique » : « Comment envisager pareille pratique ? Ce n’est pas moral ! » ricanait-on autour d’elle. (Brusquement la notion de morale réapparaissait dans cette communauté pourtant soi-disant affranchie de toutes conventions...). Elle n’osa plus en parler et c’est ainsi que Haroun Luft (le bébé en question) grandit sans aucun lien avec le judaïsme. Il savait cependant qu’il était juif et même que son grand-père était Cohen - sans que cela l’intéresse outre mesure.
Lors d’une visite à Paris auprès de la grand-mère, celle-ci releva timidement qu’on pourrait contacter un Mohel pour procéder à la circoncision mais cette fois-ci, ce fut la mère qui s’opposa en déclarant qu’un rabbin n’était certainement pas habilité à accomplir ce geste chirurgical et qu’elle ne laisserait pas un rabbin circoncire son fils. Une fois de plus, le sujet fut repoussé.
Les années passèrent et Haroun devint indépendant : à 17 ans, il quitta le foyer familial pour vivre dans le sud de la France, comme ses parents, dans la liberté la plus absolue, avec des amis. Pendant ce temps, sa mère commençait à s’intéresser à ses racines juives, partit pour deux semaines en Israël avec sa fille (la sœur de Haroun) : ce voyage l’enthousiasma et, un an plus tard, elle partit s’y installer définitivement.
Un jour, Henri décida de monter à Paris dans sa camionnette qui était devenue de fait sa maison puisqu’il y conservait toutes ses affaires et l’avait même aménagée pour y dormir. Il contacta un organisme d’aide à des gens dans son cas et, par hasard n’est-ce pas, c’était un organisme juif. Il demanda qu’on lui propose un travail en annonçant qu’il était juif, malgré son look débraillé, hirsute, un peu effrayant même et à la limite de la saleté.
- Comment puis-je savoir que vous êtes juif ? demanda, soupçonneuse, la personne chargée du recrutement.
Haroun ne s’était pas attendu à pareille question. Soudain, il réalisa qu’il lui manquait le signe le plus évident, le plus basique de son identité juive : la Brit Mila ! Néanmoins, on lui fit confiance et on lui octroya une somme qui lui permit de trouver un travail et de mener une vie à peu près normale. Cependant, la question qu’on lui avait posée le taraudait : comment savoir et faire savoir qu’il était juif ? Il en parla à sa mère quand celle-ci lui rendit visite en France et tous deux contactèrent un ‘Hassid Loubavitch, médecin, qui expliqua la procédure à suivre. Haroun demanda à réfléchir et emporta la carte de visite. Il n’était pas encore prêt à franchir le pas, il n’avait pas encore le courage nécessaire bien que sa mère l’encourageât - ce qui l’exaspérait et l’énervait au plus haut point.
Haroun habitait dans une communauté hippie à Paris. Il travaillait comme ingénieur, principalement la nuit. Il dormait peu et ceci le fatiguait énormément.
Un jour, Haroun et ses amis organisèrent une fête, burent au-delà de toute mesure et un des fêtards éructa des mots peu courtois. Enervé, Haroun se leva en colère et lui administra des coups si violents que l’homme fut couvert de sang. On les sépara et on adressa de sévères reproches à Haroun : « Tu te rends compte comment tu as traité ton camarade ? ». Soudain Haroun réalisa la gravité de ses actes ; hébété, il sortit avec sa chienne et se dirigea vers un parc. Il observa sa chienne et se demanda : « Quelle différence entre elle et moi ? Je suis devenu semblable à un chien... Agir ainsi instinctivement, c’est une conduite digne d’un chien, non d’un être humain ! » réfléchit-il.
A partir de ce moment, il décida de changer complètement de direction dans sa vie. Il retourna dans sa communauté et rechercha la fameuse carte de visite que le docteur lui avait remise deux ans auparavant.
A l’autre bout du fil, le docteur lui fixa un rendez-vous. Trois jours plus tard, la Brit Mila fut effectuée dans le bloc opératoire d’une clinique bien équipée. Haroun qui se souvenait que son grand-père était Cohen, choisit de se faire appeler dorénavant Aharon - comme Aharon HaCohen dont il avait appris qu’il aimait la paix et même poursuivait la paix.
Soulagé, Aharon annonça fièrement à tous ses amis qu’il était enfin circoncis et juif à part entière. Quelques jours plus tard, des ‘Hassidim Loubavitch lui rendirent visite à son travail et l’aidèrent à mettre les Téfilines, fêtant ainsi sa Bar Mitsva avec beaucoup d’émotion. Au cours d’un voyage en Israël, il chercha à approfondir ses connaissances du judaïsme et, petit à petit, toute sa vie changea.
Il s’est marié et a fondé un foyer cachère et béni. Chaque année, à Yom Kippour, il prononce avec une concentration particulière les mots de la prière : « Considère l’alliance et ne prête pas attention à la faute ! ». Maintenant le judaïsme imprègne vraiment toute sa vie.
Mena’hem Shaikevitz
Traduits par Feiga Lubecki