Ce fut un moment particulièrement émouvant, quand Reb Morde’haï Gorelik retourna en Sibérie - et cette fois-ci non seulement de son plein gré mais aussi pour des circonstances heureuses.
Ingénieur et architecte de profession, Reb Morde’haï est âgé de 81 ans, habite à Kyriat Mala’hi en Israël ; ses huit enfants, ses nombreux petits-enfants et arrière-petits-enfants sont, comme lui, actifs dans leurs communautés respectives un peu partout dans le monde. Son fils Yera’hmiel en particulier, a été envoyé revivifier la communauté juive de Tioumen en Sibérie : si les débuts furent difficiles - non seulement à cause du froid extérieur mais aussi de la froideur des habitants endurcis - il est maintenant entouré de nombreux Juifs attirés par ses cours de Torah et son approche positive de la vie. Alors que tant de Juifs avaient autrefois été jetés en prison ou exilés au goulag justement en Sibérie pour avoir tenté de préserver le judaïsme en Union Soviétique, Rav Yera’hmiel a pu dernièrement construire un grand centre communautaire Beth ‘Habad avec un Mikvé (bain rituel) de toute beauté. (D’ailleurs c’est son père, Reb Morde’haï qui a tracé les plans de ce bâtiment et en a supervisé la réalisation).
On ne peut qu’imaginer l’émotion du père lors de l’inauguration de ce Beth ‘Habad niché au cœur de la Sibérie, fête qui, de plus, coïncidait avec la Bar Mitsva de son petit-fils Néta. C’est véritablement la fermeture de la boucle pour cet homme qui a vécu tant de bouleversements dans sa vie - comme tant de Juifs russes. « La Sibérie se réchauffe vraiment, constate-t-il avec fierté et tous les efforts que nous avions investis à l’époque sous la direction du Rabbi de Loubavitch ont porté leurs fruits ! Auparavant, nous étions poursuivis par les autorités à cause de notre judaïsme mais aujourd’hui, nous agissons au grand jour, avec l’accord de tous les notables de la ville et de la région qui non seulement nous protègent mais nous encouragent et applaudissent nos initiatives.
Pendant la Seconde guerre mondiale, notre famille habitait à Tachkent, en Ouzbékistan. Notre rêve le plus fou était de pouvoir sortir un jour d’Union Soviétique afin de pouvoir vivre tranquillement selon les préceptes de notre Torah. C’était vraiment une utopie, absolument irréalisable selon les lois de la nature et selon les lois du gouvernement communiste. Mon propre père avait été emprisonné durant huit ans dans un camp de travail en Sibérie et avait souffert encore davantage que les autres prisonniers en raison de son attachement aux Mitsvot. Quand il avait été libéré, faible et souffrant, il savait qu’il lui serait impossible d’obtenir un permis de sortie du territoire à cause de sa condition d’ancien détenu. D’une manière qu’encore maintenant, je ne peux pas me permettre de détailler, il avait réussi à envoyer une lettre au Rabbi à New York et le Rabbi avait répondu par une lettre adressée à un cousin qui habitait à New York : « Installez-vous à Almaty (Alma-Ata, qui était alors la capitale du Kazakhstan), recueillez-vous auprès de la tombe de mon père, Rabbi Lévi Yits’hak (qui, lui-même avait énormément souffert dans les camps) et, certainement, vous obtiendrez la liberté ! ». Nous avons donc effectué le voyage, mon père, mes deux frères et moi-même. A Almaty, nous avons prié avec ferveur auprès du tombeau de Rabbi Lévi Yits’hak puis nous avons pris des photos sous tous les angles possibles.
Peu après, mon grand frère et moi-même avons obtenu - de façon totalement inattendue - la permission de quitter l’Union Soviétique. Le 21 du mois de Mena’hem Av, nous sommes arrivés en Israël. Deux mois plus tard, la veille de Kippour, j’ai pu réaliser mon rêve le plus cher : voyager chez le Rabbi. Je l’ai vu bénir l’assistance avant la fête et j’ai même réussi à faire la queue pour recevoir de sa main le traditionnel morceau de gâteau au miel. Lors de ma première entrevue privée, j’ai bien sûr demandé une bénédiction pour que mes parents et mes frères puissent eux aussi sortir d’Union Soviétique mais le Rabbi répondit : « On a encore besoin de votre père là-bas ! ». Cette réponse fut pour moi un vrai mystère.
Après le mois de Tichri, je suis encore une fois entré en entrevue privée et, cette fois, j’avais apporté les photos du cimetière d’Almaty. Le Rabbi les observa à la loupe et posa plusieurs questions : quelle était la distance avec les tombes non-juives tout autour ? Qui était enterré à côté de son père ? Je répondis au mieux de mes connaissances et le Rabbi se tourna vers la fenêtre en se demandant d’une voix douce comme en prière : Est-il possible de transférer la tombe à New York ? Y-a-t-il déjà eu un précédent ? Il se tut pendant un long moment et conclut : Qu’il reste là-bas ! Je vais demander à votre père qu’il s’occupe de l’entretien de la pierre tombale !
Puis le Rabbi me transmit plusieurs directives : ériger une nouvelle pierre tombale - semblable à celle qui existait déjà, laisser le dessin du Maguen David (étoile de David à six branches), fixer la pierre avec du ciment seulement et faire graver les lettres par un artisan qui respecte le Chabbat. Le Rabbi demanda qu’on établisse la liste de toutes les dépenses qu’il s’engagea à rembourser.
Dès que mon père eut connaissance de ces directives, il se mit à l’œuvre. Trouver un graveur respectueux du Chabbat fut très difficile. Finalement mon père fit connaissance de Gabriel, un Juif qui ne travaillait pas Chabbat et qui avait observé son propre père qui était graveur. Mon père l’engagea et exigea de plus que Gabriel...