Dans quelques jours, ce serait ‘Hanouccah, la fête de la lumière. Je décidai que même ici, à Niderharshel (un camp de travail au cœur de l’Allemagne nazie), nous devions allumer les bougies de ‘Hanouccah.
J’en parlai à Bentshi, l’homme le plus débrouillard de notre baraquement. Il s’enthousiasma pour cette idée qui était, de fait, le meilleur moyen de remonter le moral de notre groupe. Les principaux problèmes étaient comment se procurer de l’huile et aussi trouver un endroit où nous pourrions poser notre « chandelier » sans qu’il soit remarqué. Nous étions bien conscients que, selon la loi juive stricte, nous n’étions pas obligés de nous mettre en danger pour accomplir cette Mitsva mais, en même temps, nous savions que cela nous redonnerait notre fierté d’être juifs, cela nous rendrait un semblant de liberté : une petite lumière serait une lueur d’espoir, cela nous réchaufferait le cœur.
Pour cela, nous avons joué au sort : le premier désigné serait chargé de récupérer de l’huile, le second devrait la cacher jusqu’au mardi etc. Quant à moi, je devais m’occuper des mèches. Greenwald, le premier, s’acquitta très bien de sa tâche : il réussit à persuader son chef de lui fournir davantage d’huile pour graisser les machines dont il s’occupait qui, ainsi, fonctionneraient mieux. Il obtint ainsi une petite bouteille de graisse pour mécanique qu’on pouvait facilement cacher dans la boîte d’outils.
Mardi après-midi, je versai quelques gouttes de graisse dans un bouchon de cirage. Je tirai des fils de ma fine couverture, ils serviraient de mèches. Nous pouvions allumer notre « chandelier ». C’est alors que je réalisai qu’il nous manquait des allumettes. Je chuchotai à l’oreille de Bentshi : « Il faudrait que cinq détenus, moi inclus, nous laissions un peu de soupe de façon à proposer une portion supplémentaire au responsable du block qui pourra acheter une cigarette et, en échange, nous prêtera une boîte d’allumettes sans poser de question inutile. Tous acceptèrent ce sacrifice.
Nous nous sommes tous rassemblés, j’ai pu prononcer les trois bénédictions et allumer la bougie improvisée sous ma couche. Tous nos camarades se sont associés à cet allumage même ceux qui se prétendaient détachés de toute pratique religieuse. Ensemble, nous avons chanté les mélodies habituelles qui accompagnent cet allumage tout en pensant à nos femmes et nos enfants, nos parents et nos familles peut-être réunis eux aussi autour de chandeliers en argent, autour de tables joliment garnies. J’ai alors compris qu’on pouvait être heureux tout en pleurant...
Ensuite, chacun s’est couché, le cœur gros mais avec une certaine fierté à l’idée de cette petite flamme cachée.
Mais le rêve s’acheva soudain. Un officier nazi entra brusquement dans notre baraquement et hurla : « Que se passe-t-il ici ? D’où provient cette odeur de graisse qui brûle ? ». Accompagné de son chien, il inspecta lentement les planches qui nous servaient de couches, tout en caressant son fouet qu’il allait bientôt abattre sur moi avec sadisme ...
« La sirène ! »
