LE RECIT DE LA SEMAINE
UN GRAND MARIAGE ?
Il est de coutume, dans le mouvement Loubavitch, qu’avant d’officialiser la décision de se marier, le jeune homme et la jeune fille en informent le Rabbi pour lui demander sa bénédiction.
Mon père, Rav Leibel Posner racontait souvent que quand lui-même et ma mère eurent décidé de se fiancer (en 1950), ils téléphonèrent à partir d’une cabine publique pour demander cette bénédiction (eh oui, qui pouvait rêver à l’époque d’un téléphone portable à portée de main ou même simplement d’un téléphone dans chaque maison... ?). Bien entendu, quand Zeesy et moi-même avons décidé d’officialiser nous aussi notre décision, nous avons demandé la bénédiction du Rabbi.
En fait, ce que j’ignorais, c’est que le Rabbi avait été informé bien avant moi de cette éventualité. J’étudiais à l’époque à la Yechiva à Crown Heights (Brooklyn, New York) quand mon père me proposa en Chidou’h (rencontre arrangée) la jeune Zeesy sur laquelle il avait obtenu d’excellents renseignements. Celui qui allait devenir mon beau-père avait demandé conseil au Rabbi pour sa fille en citant plusieurs noms de jeunes gens qui lui semblaient convenir. A ce jour, j’ignore encore les noms de mes « concurrents », toujours est-il que le Rabbi avait souligné mon nom...
Après quelques rencontres organisées par nos parents, nous étions bien décidés à nous marier mais ceci se passait justement en Tichri 1977 : le jour de Chemini Atséret, le Rabbi avait subi une grave crise cardiaque mais avait refusé de se faire hospitaliser. Son bureau personnel fut alors transformé en chambre d’hôpital avec toute une équipe de médecins. Notre Yechiva continua à fonctionner, tout près de ce bureau mais, à partir de 21h30, chaque soir, l’étage supérieur était fermé afin de permettre au Rabbi de se reposer.
Ceci n’empêchait pas le Rabbi de vaquer à quelques-unes de ses occupations ; j’en fus moi-même témoin car je participais au comité chargé d’éditer les discours du Rabbi : le soir, nous faisions parvenir au bureau du Rabbi les « brouillons » que nous avions rédigés de ses retransmissions et, dans la nuit, parfois à trois heures du matin (!) le Rabbi nous renvoyait ces papiers corrigés et annotés ! Rapidement, toute l’équipe se hâtait de procéder aux corrections puis de les renvoyer au Rabbi afin d’obtenir son accord final pour imprimer et diffuser ces discours. Paradoxalement, du fait que le Rabbi était « hospitalisé » sur place, nous recevions ses notes et corrections encore plus rapidement qu’auparavant.
Cependant, quand Zeesy et moi-même avons écrit au Rabbi pour demander sa bénédiction, nous n’espérions pas une réponse rapide de sa part. Ce jour-là, nous nous sommes donc rendus dans la maison de ses parents à Worcester (Massachusetts) pour que je puisse faire leur connaissance. Ensuite nous sommes retournés à Brooklyn. Quand nous avons transmis aux secrétaires la lettre avec la demande d’accord de la part du Rabbi, il était déjà 21h30, juste avant la fermeture signalant l’interdiction de faire du bruit. Comme j’avais eu une journée très fatigante, je tombais de sommeil et partis me coucher.
Aux alentours de minuit, un de mes amis est entré dans ma chambre et m’a adressé un tonitruant : « Mazal Tov ! ». Selon lui, le secrétaire, Rav Binyamine Klein me cherchait partout pour m’annoncer que le Rabbi avait fait parvenir sa bénédiction. Cela me semblait surréaliste car je savais le Rabbi affaibli par ses problèmes cardiaques ; quant à moi, j’étais à moitié endormi et j’ai décidé de retourner à mes rêves. Cependant pendant une bonne demi-heure, j’eus beau me tourner et me retourner, impossible de retrouver le sommeil : et si c’était vrai ? Finalement, je me suis levé, je suis retourné au 770 Eastern Parkway et, comme le couloir était bouclé, j’ai contourné le bâtiment, j’ai repéré une fenêtre ouverte et j’ai pu m’introduire dans la Yechiva et, de là dans le bureau de Rav Klein.
- Où étais-tu ? me reprocha-t-il. Ta fiancée t’attend depuis déjà une heure !
Personne ne croyait possible le fait que je sois parti me coucher. Il s’avérait que malgré sa faiblesse, le Rabbi avait répondu à notre lettre, sans se soucier de l’heure et nous étions donc fiancés en bonne et due forme !
Quelques semaines plus tard, mon beau-père, Rav Israël Gordon écrivit au Rabbi. Lui était Chalia’h (émissaire du mouvement Loubavitch) dans la ville de Worcester, il dirigeait une école et officiait dans une synagogue - ce qui signifiait qu’il connaissait beaucoup de gens qu’il se sentait obligé d’inviter pour le mariage. Or, il craignait qu’avec son maigre salaire, il ne puisse pas faire face à cette dépense et informait le Rabbi qu’il ne savait pas comment payer un grand mariage du point de vue matériel.
Le Rabbi répondit en barrant le mot « matériel » et écrivit à la place : « Spirituel » puis précisa : « Dans la majorité des cas, il vaut mieux diminuer les dépenses matérielles et préférer la discrétion et le spirituel ». Il cita aussi le dicton de nos Sages : « La Torah a pitié de l’argent des Juifs », c’est-à-dire que la dimension spirituelle du mariage est inversement proportionnelle aux efforts parfois astronomiques que les gens investissent dans la dimension matérielle. Il fallait donc préférer des efforts spirituels plutôt que de grosses dépenses matérielles et le Rabbi ajoutait : « Grand sera son mérite et celui des fiancés s’ils respectent la recommandation des Sages ».