Juin 1982. Rav David Turgeman étudiait dans une Yechiva quand éclata la première guerre du Liban ; il fut tout de suite enrôlé dans une unité combattante (oui, il y a toujours eu des soldats orthodoxes dans l’armée israélienne).
Au quatrième jour de la guerre, David et ses camarades reçurent l’ordre de sécuriser la route reliant Beyrouth à Damas afin d’empêcher les Syriens d’entrer dans la guerre – ce qui se produisit effectivement.
Au début, ils avancèrent silencieusement à l’intérieur du Liban. Le cinquième jour au matin, ils furent confrontés à un tir nourri de l’artillerie syrienne. Un combat féroce s’engagea, qu’on appela par la suite le combat de « Soultane Yakoub ». Des trente tanks qui avaient pénétré le territoire, seul huit restaient en état de marche. Vingt soldats furent tués et trois furent catalogués « disparus » : Zecharia Baumel, Yehouda Katz et Tsvi Feldman. Les deux derniers sont encore considérés comme « disparus » jusqu’à ce jour (après des années, la dépouille de Zecharia Baumel a mérité d’être retrouvée et enterrée en Israël).
Les Syriens menèrent un combat acharné. Dès les premiers échanges de tirs, la patrouille s’était scindée en deux et le groupe de David se retrouva isolé des autres régiments. Les soldats maintenant éloignés des autres subirent une attaque d’une grande ampleur : ils étaient tombés dans un piège mortel. Les Syriens jouissaient d’un grand avantage : ils étaient en hauteur alors que David et ses compagnons étaient dans une vallée, entourés de toutes parts. De plus, les Syriens connaissaient bien l’endroit, le terrain leur était familier et l’effet de surprise jouait en leur faveur.
Il faisait nuit et la situation était très grave. « Si j’avais été à la place des Syriens, en trois heures ou même une heure, j’aurais pu anéantir ces quelques soldats isolés que nous étions » raconta par la suite le commandant à David.
Au plus fort des combats, les soldats reçurent l’ordre de se replier tout en continuant à tirer. Une fumée épaisse planait sur le champ de bataille et la terre tremblait à cause de la puissance des coups de canon.
Soudain : BOUM !
Le tank de David avait été touché. Comme dans un terrible cauchemar, David vit les flammes jaillir à l’intérieur de son tank. Les quatre hommes prisonniers de l’engin en flammes parvinrent à s’extirper et à courir loin du véhicule : c’était un véritable miracle, aucun d’eux n’avait été blessé. Le commandant du tank parvint même à éteindre les flammes grâce à un extincteur.
Maintenant, les quatre soldats étaient vraiment à découvert et cherchaient à se cacher : ils se réfugièrent derrière un grand rocher qui les dissimula du regard des Syriens. Dès les premières lueurs du matin, ils parvinrent à rejoindre les collines face à Soultane Yakoub.
« J’ignore pourquoi nous avons pris cette décision, raconta David par la suite. Cela avait été une très grave erreur car ainsi, les Syriens pouvaient nous repérer. Ils se mirent effectivement à tirer dans notre direction et nous étions à leur portée immédiate comme des canards qu’ils pouvaient exécuter à bout portant. Il ne nous restait plus longtemps à vivre...
J’étais encore un jeune homme, vingt ans à peine, j’avais vu tomber mes meilleurs amis, du même âge que moi, blessés et même tués. C’était des visions d’horreur, insupportables et je sentais que ma propre courte vie allait s’arrêter. Les balles et les grenades explosaient de tous les côtés mais aucun de nous n’était blessé. Miraculeusement, nous sommes parvenus à grimper le long de la colline et à nous cacher alors que nous tremblions et que nous étions épuisés de fatigue. Nous avons attendu les renforts qui devaient nous récupérer.
On était le vendredi 20 Sivan, la veille du Chabbat Chela’h. Vers midi, David réfléchit aux paroles du grand commentateur, le Chlah Hakadoch qui rappelle qu’à partir du milieu de la journée de vendredi, la sainteté du Chabbat brille déjà. Il partagea cette idée avec ses camarades d’infortune pour les réconforter un peu et, spontanément, même ceux qui n’étaient pas pratiquants se mirent à fredonner des chants de Chabbat.
Soudain, le commandant remarqua que des soldats israéliens se tenaient au sommet de la colline en face ! Soulagés, les camarades de David se voyaient déjà tirés d’affaire. Ils se mirent à crier en direction de leurs amis pour qu’ils viennent les sauver mais l’autre colline était à deux kilomètres de distance et leurs cris étaient inaudibles. L’angoisse les étreignit : être si près du but et ne pas pouvoir créer un contact avec les forces amies ! Comment signaler leur présence ? Et surtout comment faire comprendre qu’ils n’étaient pas des soldats syriens à abattre ?
Soudain, David eut une idée : les Tsitsits ! Prestement, il enleva le petit Talit qu’il portait sous son uniforme, l’accrocha au bout de son fusil et le brandit en l’air ! Certainement, ce signe d’appartenance au peuple juif ôterait tous les doutes et permettrait de les sauver. L’attente était insupportable. De l’autre côté, les soldats sur la colline étaient frappés de stupeur : s’agissait-il d’un drapeau blanc, signe que l’ennemi se rendait sans condition ?
David décida de jouer le tout pour le tout et même de se mettre en danger : il ôta son casque et posa théâtralement sa grande Kippa noire sur la tête. Il se leva, montrant sa grande Kippa et agitant frénétiquement ses Tsitsits. Et il entendit alors distinctement un soldat de l’autre côté, manifestement lui aussi élève de Yechiva, crier à ses compagnons : « Ne tirez pas, ils sont des nôtres ! Ce sont des Juifs comme nous ! ». David avait ainsi sauvé la vie de ses compagnons d’armes !
Depuis l’âge de trois ans, j’ai toujours veillé à revêtir le Talit avec les Tsitsits, explique David. Pourtant souvent mes camarades de classe peu pratiquants de Dimona se moquaient de moi et de ma Kippa mais ce sont finalement ces vêtements qui nous ont sauvé la vie ! ».
Ce même vendredi, il put rentrer chez lui. Son père avait déjà entendu que son grand Talit et ses Téfilines avaient été brûlés dans l’incendie de son tank et il lui promit : « Je vais t’acheter un Talit et des Téfilines neufs mais puisqu’il est écrit : « Remerciez D.ieu pour Ses bienfaits racontez Ses merveilles », tu vas d’abord réciter la bénédiction Hagomel (« Béni soit Celui qui prodigue du bien à ceux qui sont redevables ») et celle de Chéhé’héyanou (« Qui nous a fait vivre jusqu’à ce moment ») pour le nouveau Talit. Ensuite, j’écouterai l’histoire de ta propre bouche ! ».
Depuis, chaque année, Rav David Turgeman organise chaque année, le 20 Sivan, un repas de remerciement à D.ieu avec les élèves de sa Yechiva.
Mena’hem Shaikevitz
Traduit par Feiga Lubecki
