LE RECIT DE LA SEMAINE
Jeune marié, il venait d’être nommé rabbin d’une ancienne synagogue de Brooklyn. Avec son épouse, il arriva sur place un vendredi de février et, quand il entra dans le bâtiment, il ne put s’empêcher de remarquer que l’endroit était dans un piteux état. Or, tout devait être prêt pour Pourim. Ils se mirent immédiatement à l’œuvre, réparèrent les vieux bancs, peignirent les murs, arrangèrent les prises électriques etc. Le 8 Adar, ils avaient bien avancé et considéraient avec satisfaction tout ce qu’ils avaient entrepris mais, deux jours plus tard, une terrible tempête de neige paralysa toute la ville. Après deux autres jours passés en se calfeutrant chez eux, le rabbin retourna à la synagogue, le cœur battant : la neige avait dégouliné du toit et endommagé une grande partie du mur, juste derrière l’estrade. Le rabbin nettoya les gravats par terre mais, ne sachant pas comment gérer les dégâts, il décida de rentrer chez lui.
En route, il remarqua une sorte de marché aux puces improvisé sur un trottoir et y jeta un coup d’œil. Un des objets proposés était une nappe brodée à la main, couleur ivoire, avec de délicats motifs crochetés et surtout, un grand Maguen David (étoile de David) au centre. Elle avait apparemment la taille de la tache sur le mur de la synagogue et il l’acheta pour un prix dérisoire. Heureux de sa trouvaille, il retourna hâtivement sur ses pas mais la neige recommençait à tomber. Une vieille dame courrait dans la direction opposée, essayant d’attraper un bus mais elle le rata. Gentiment, le rabbin l’invita à attendre le prochain bus, quarante-cinq minutes plus tard, dans la synagogue bien chauffée. Elle accepta et s’assit sur un banc sans prêter attention au jeune rabbin qui allait et venait, poussait une échelle, prenait des clous et une tringle pour attacher la nappe et ainsi cacher les dégâts. Le résultat était effectivement magnifique, la nappe avait exactement la bonne dimension et produisait le plus bel effet.
Puis il remarqua que la dame s’était levée et regardait fixement la nappe. Elle était soudain devenue très pâle et avait du mal à s’exprimer : « Monsieur le rabbin, demanda-t-elle avec un léger accent, d’où vient cette nappe ? ». Il expliqua qu’il venait de l’acheter. Elle lui demanda de vérifier si, dans le coin en bas à droite, il y avait les lettres EBG crochetées. Elles y étaient effectivement. « C’était mes initiales ! J’avais crocheté cette nappe il y a des années avant mon mariage en Pologne ! ». Elle eut du mal à comprendre comment il venait de l’acquérir dans un marché aux puces de Brooklyn.
Elle raconta qu’avant la guerre, son mari et elle étaient bien installés en Pologne. A l’arrivée des nazis, elle fut forcée de s’enfuir, son mari prévoyait de la suivre une semaine plus tard. Mais il fut arrêté, déporté dans un camp et elle ne le revit jamais. Bouleversé, le rabbin voulut lui remettre la nappe mais elle refusa et exprima sa satisfaction que cette nappe soit utilisée dans une synagogue. Il insista alors pour la raccompagner chez elle, c’était bien la moindre des politesses, estimait-il. Elle habitait à l’autre bout de Staten Island et n’était venue à Brooklyn que pour des courses dans la journée.
La veille de Pourim arriva et la synagogue se remplit comme par enchantement. A la fin de l’office, le rabbin et sa femme saluèrent tous les fidèles et nombre d’entre eux promirent de revenir le lendemain écouter encore une fois la Meguila comme il se doit. Un vieil homme que le rabbin connaissait du quartier restait pensivement assis sur un banc et le rabbin se demandait pourquoi il ne partait pas. De fait, il contemplait la nappe et raconta que sa femme avait crocheté une nappe absolument identique avant la guerre en Pologne : comment se pouvait-il que deux nappes brodées se ressemblent tellement ? Quand les nazis étaient arrivés trente-cinq ans auparavant, il avait forcé sa femme à s’enfuir et avait prévu de la rejoindre mais il fut déporté et ne revit jamais ni sa femme ni sa maison.
Le rabbin respira profondément et lui demanda s’il lui permettait de l’emmener dans sa voiture. Ils se rendirent alors à Staten Island, là où il avait déposé la vieille dame trois jours plus tôt. Il aida le vieil homme à monter les trois étages, frappa à la porte et... assista à la réunion la plus émouvante qu’il ait pu imaginer pour un soir de Pourim...
D.ieu œuvre vraiment de façon cachée et mystérieuse...
Rav Yossef Yitzchak Chitrik
Traduit par Feiga Lubecki