Le Rabbi nous avait conseillé, après la guerre de Kippour en 1973, d’établir notre usine en Israël afin de fortifier le pays et de procurer du travail aux nombreux immigrants fraîchement arrivés de Russie. Cependant, nous savions que le Rabbi n’avait pas seulement l’intention de nous voir engranger des bénéfices matériels, il souhaitait aussi que nous représentions des exemples vivants de Juifs pratiquants pour devenir une source d’inspiration pour les autres.
Effectivement, dans le cadre de nos affaires, nous avions la possibilité de visiter des endroits et d’influencer des gens que d’autres ne pouvaient contacter. Des hommes politiques juifs aussi venaient visiter notre usine et j’en profitai pour leur proposer de mettre les Téfilines et ainsi renforcer leurs liens avec le judaïsme. Avant et après ces visites, j’envoyai des rapports au Rabbi qui, souvent, nous guidait dans la façon d’agir.
Un jour, Moché Katsav amena un visiteur de première importance : Lord Marcus Sieff d’Angleterre, directeur des magasins Marks & Spencer, président de l’Institut Weizman et chaud partisan de l’économie israélienne. Il était curieux de mieux connaître les produits textiles que nous avions inventés puisque lui-même vendait des tissus pour vêtements et pour mobilier. Certainement, cette visite pourrait permettre un développement considérable de nos activités. On nous avait avertis auparavant de rester très discrets sur sa visite en Israël afin de préserver sa sécurité. Il était accompagné par le professeur Sella de l’Institut Weizman. Après un petit déjeuner léger, nous avons procédé à un tour de notre usine.
Nous travaillions justement sur une sorte de velours, Flocktex, qui avait la capacité de bloquer la lumière du soleil. Cela l’impressionna beaucoup et il nous prédit un très grand succès, ce qui nous réconforta car, jusque-là, nous n’avions encore perçu aucun bénéfice de cette trouvaille.
- Que puis-je faire pour vous ? demanda-t-il, persuadé que nous demanderions son aide pour la publicité de notre produit et son marketing.
Le velours est très apprécié en Grande-Bretagne et notre produit était prometteur. Mais ce que je lui demandai le déconcerta :
- Lord Sieff, venez mettre les Téfilines !
Moché Katsav et le professeur Sella éclatèrent de rire. Lord Sieff ne cacha pas sa surprise :
- Téfilines ? Cela fait 54 ans que je ne les ai pas mis, c’est-à-dire depuis ma Bar Mitsva !
Après un moment d’hésitation, il accepta, mit les Téfilines, se rappelant vaguement des bénédictions. Le photographe prit quelques clichés et nous avons récité ensemble le Chema. Comme il était un parfait gentleman, très british et bien élevé, il nous remercia courtoisement pour cette occasion de renouer avec la tradition.
Le reste de la visite se passa sans incident mais, le lendemain, je fus choqué de découvrir une photo de moi mettant les Téfilines au Lord, en première page du journal ! J’étais très inquiet, on nous avait bien spécifié qu’aucune publicité ne devait filtrer sur la visite du Lord en Israël avant qu’il ait quitté le pays ! Je téléphonai au photographe mais il ne répondait pas. J’appelai le professeur Sella et je commençai à m’excuser en insistant que j’avais bien respecté les consignes de sécurité mais, à ma grande surprise, il répondit que je n’avais pas à m’excuser : la veille, le photographe lui avait demandé la permission de publier la photo et Lord Sieff qui avait entendu la question, avait répondu que cela ne le dérangeait pas du tout, bien au contraire !
Une autre fois, un membre de la Knesset nommé Ehoud Rassabi, représentant du parti Shinouï (« Changement », très laïc et opposé à toute pratique religieuse) visita notre usine. Il amenait un groupe pour donner un exemple de Juifs pratiquants travaillant honnêtement. Après la visite de l’usine, nous nous sommes assis pour manger ensemble et on me demanda comment j’étais venu m’installer en Israël. J’expliquai que j’étais passé devant le Rabbi de Loubavitch avant Yom Kippour, selon la tradition, pour recevoir un morceau de Léka’h (gâteau au miel) et que c’était lui qui nous avait suggéré de nous installer en Israël. A ce moment, une des dames présentes me corrigea : « Non, pas Léka’h mais Leïkeur ! ». Cette dame était connue pour ses prises de position très antireligieuses et je m’étonnai donc de son accent clairement polonais. Il s’avéra qu’elle était en famille avec un Sofer (scribe) très connu de Brooklyn, qu’elle était née à Méa Shéarim (le quartier religieux de Jérusalem) mais était devenue « la honte de la famille » avec ses déclarations et son style de vie provocateurs.
Avant de partir, elle me prit à part :
- J’habite à Ashkelon et je siège au Conseil Municipal ! Si jamais une école Loubavitch a besoin d’aide là-bas, signalez-le-moi et je m’en occuperai !
(On me confirma par la suite qu’elle avait effectivement, à la surprise générale, aidé à la construction d’une école Loubavitch dans sa ville).
A la fin de la visite, j’interpelai Ehoud qui, lui, venait d’une famille yéménite traditionnelle et lui proposai :
- Venez, on va leur montrer comment mettre les Téfilines !
Sans hésiter, il releva la manche de sa chemise, mit les Téfilines (qu’il savait très bien mettre tout seul) puis d’autres membres de la délégation en firent autant et nous avons pris une photo. Je leur offris à chacun un très joli livre de Tehilim (Psaumes) en cuir. Ils se proclamaient antireligieux mais avaient accepté avec empressement de mettre les Téfilines. Par la suite, j’envoyai à Ehoud la photo de lui couronné avec les Téfilines et il m’annonça qu’il l’avait fièrement posée sur son bureau à la Knesset : « Mes collaborateurs m’ont tous demandé de l’enlever mais j’ai insisté pour la garder ! ».
On peut adhérer au parti Shinouï mais changer - pour le bien !
Reb Mayer Zeiler - A Chassidisher Derher
Traduit par Feiga Lubecki
