LA VISITE INOPINÉE DU RAV

Mosaic Express | October 30, 2026

LE RECIT DE LA SEMAINE

« J’ai découvert le monde avant que mon cerveau ne soit capable de le digérer… » aime reconnaître Shlomo Simcha Sufrin. Il se souvient avoir aperçu le monde au-delà des murs de son école et de sa maison et en avoir ressenti un grand bouleversement : il voulait en faire partie.

Mais cela ne plaisait vraiment pas à ses professeurs dans son école juive de Londres. On l’y considérait comme un enfant rebelle alors que lui voulait juste comprendre le monde. Rav Morde’haï Tzvi Sufrin, son père, était un éducateur chevronné, bien connu dans la communauté : il se mit à paniquer devant la conduite « étrange » de son fils. Désemparé, il écrivit au Rabbi à New York pour demander conseil et bénédiction. Le Rabbi lui répondit d’en discuter avec « des amis qui s’y connaissent ».

Rav Sufrin contacta Rav Bobby Vogel, un négociant en pierres précieuses, qui lui conseilla d’envoyer son fils étudier à Jérusalem dans une Yechiva conçue pour ados « problématiques » et dirigée par Rav Asher Freund qu’on appelait affectueusement Reb Asher. Cette Yechiva avait adopté des coutumes de la ‘hassidout Breslev, des formules acides du Rabbi de Kotsk et une certaine dose de cynisme caractéristique des anciens habitants de Jérusalem, ceux qui pouvaient retracer leur origine dans la ville sainte depuis des générations. Oui, le cocktail était original, détonnant même, bien éloigné des méthodes traditionnelles des institutions Loubavitch : choqué devant cette proposition, Rav Sufrin ne pouvait se résoudre à y inscrire son fils…

Mais la situation ne s’améliorait guère et, au contraire. Shlomo persistait dans son attitude rebelle.

Accablé, Rav Sufrin écrivit à nouveau au Rabbi à son propos. Le Rabbi lut la lettre et commenta : « Je ne comprends pas : nous en avions déjà discuté ! ». Rav Sufrin expliqua que son « ami qui s’y connaissait » lui avait conseillé d’inscrire son fils à l’école de Reb Asher, mais qu’il ne pouvait

14 MOSAIC EXPRESS se résoudre à enrôler son fils dans une Yechiva qui n’était pas Loubavitch – même si tous s’accordaient à reconnaître que de nombreux élèves de cette école amélioraient leur conduite générale et parvenaient en quelques années à apprendre à canaliser leur curiosité et leur trop plein d’énergie.

Un soir, les Sufrin entendirent frapper à leur porte. En ouvrant, ils eurent la surprise de voir des invités prestigieux : Rav Yts’hak Hertz et son épouse, la Rabbanit Rivka. « Nous nous promenions dans le quartier et, en voyant la lumière chez vous, nous avons décidé de vous rendre une petite visite ! ». Rav Sufrin et sa famille n’en revenaient pas ! Rav Hertz, l’honorable directeur de la grande Yechiva Loubavitch de Londres se promenait avec sa femme, et rendait visite inopinément à un membre de la communauté ? Ils s’assirent pour discuter autour d’une tasse de thé et Rav Hertz demanda des nouvelles de Shlomo. Rav Sufrin exposa son dilemme, combien la conduite de son fils le peinait et comment lui, un ‘Hassid dévoué corps et âme, de toutes les fibres de son être, ne pouvait se résoudre à retirer son fils d’une Yechiva Loubavitch.

Bien calé sur sa chaise, Rav Hertz entreprit d’expliquer la philosophie qui sous-tendait l’institution de Reb Asher : celui-ci n’avait pas fondé une école « au rabais », bien au contraire ! Tout était basé sur une foi profonde, vécue peut-être autrement que dans le cursus traditionnel, avec une ouverture d’esprit contrôlée et bénéfique dans certains cas. « Envoyez votre fils dans cette institution, il y apprendra la Emouna, la foi en D.ieu, peut-être différemment de ce qu’il a appris jusque-là. Puis, plus tard, il apprendra ‘hassidout, quand il en ressentira vraiment l’envie. Je vous assure que vous le verrez s’épanouir et que vous ne regretterez pas cette démarche ! ».

Ce que Rav Hertz ne révéla pas à Rav Sufrin, c’est qu’il avait été lui-même en Ye’hidout (entrevue privée) auprès du Rabbi qui avait passé une heure (oui, une heure !) à discuter avec lui de l’avenir de Shlomo Sufrin et à le persuader de convaincre le père d’envoyer son fils « rebelle » dans la Yechiva de Reb Asher à Jérusalem.

A la suite de cette « visite entre bons voisins », Rav Sufrin décida d’emmener lui-même son fils Shlomo à la Yechiva de Reb Asher : « Tu y resteras un mois et, si cela ne te convient pas, tu reviendras à la maison ! ».

Pour l’adolescent curieux, ce fut une expérience fascinante : il constata l’attention que Reb Asher portait à chaque élève, comment il comprenait ses combats intérieurs sans le juger : « En une minute, Reb Asher vous comprenait, percevait votre manière de réfléchir et d’appréhender le monde ; il voyait directement dans votre cœur et votre esprit et trouvait les mots justes ».

Ce n’est que des dizaines d’années plus tard que Shlomo – devenu le célèbre chanteur ‘hassidique Shlomo Simcha – apprit que c’était le Rabbi qui avait insisté pour qu’il soit finalement inscrit dans l’école de Reb Asher. C’est lors d’un mariage où on lui avait demandé de chanter à Lakewood (New Jersey, Etats-Unis) qu’il eut l’occasion de parler avec Rav Hertz (le grand-père du marié) et que celui-ci lui révéla que c’était le Rabbi lui-même qui avait insisté pour le faire sortir d’une école où il ne parvenait pas à s’épanouir afin de lui donner toutes ses chances. Toute cette affaire s’était déroulée en 1980, alors que le Rabbi dirigeait de nombreuses activités dans le monde entier, avec toutes sortes de personnalités médicales, scientifiques, politiques, militaires… il avait pris le temps nécessaire pour s’occuper d’un adolescent troublé et le guider calmement vers l’institution qui allait comprendre son esprit bouillonnant.

Le Rabbi s’intéressait à chacun et avait trouvé le moyen de convaincre son ‘Hassid d’adopter une approche éducative originale mais taillée à la mesure de son fils. Et Rav Hertz avait accepté d’être le Chalia’h, l’émissaire idéal pour mener cette mission à bien.

Rav David Zaklikowski – Hasidic Archives -Traduit par Feiga Lubecki

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