Les temps étaient durs en Union Soviétique sous le président Brejnev dans les années 80. Le KGB n’envoyait plus les gens aux travaux forcés au Goulag en Sibérie mais des Juifs étaient encore arrêtés par ce pouvoir totalitaire communiste et risquaient de perdre leurs emplois s’ils osaient s’intéresser (ou intéresser d’autres Juifs) à leur religion.
Durant des dizaines d’années, l’organisation américaine « Ezrat A’him » avait réussi à envoyer des paquets en URSS mais il devenait difficile pour les citoyens américains de s’y rendre en personne. Comme j’habitais en Angleterre, il m’était plus facile de traverser le Rideau de Fer, comme on appelait la frontière entre l’URSS et le monde libre.
En 1981, j’ai donc voyagé avec mon ami Nathan Vogel pour Roch Hachana. Nous n’avons emporté que très peu de vêtements personnels car nos valises étaient bourrées de nourriture cachère pour deux mois (nous avons laissé bien sûr tout ce qui nous restait sur place). Nous avions aussi emporté des livres juifs ainsi que trois très beaux Etroguim (cédrats utilisés pour la fête de Souccot) que nous avons mêlés à des pommes et des oranges pour ne pas éveiller les soupçons à la douane. J’ai aussi emporté un petit magnétophone et des cassettes de mélodies ‘hassidiques : au début et à la fin de chaque cassette, j’avais enregistré de la musique classique en espérant ainsi passer incognito.
A la douane, un agent passa près d’une heure à inspecter nos bagages :
- Je veux entendre le contenu de cette cassette, ordonna-t-il en désignant l’une d’entre elles. Appuyez sur « rapide » et arrêtez-vous quand je vous le dirai !
J’ai obéi et me suis arrêté quand il l’a voulu.
- Stop ! aboya-t-il.
J’ai relevé mon doigt et un chant s’éleva du magnétophone. Et quel chant ! Dans tout l’aéroport de Moscou on put alors entendre la voix du Rabbi chantant « Tsama Le’ha Nafchi » (Psaume 63) : « Mon âme a soif de Toi... Dans une terre sèche et aride... sans eau... »
- Stop, s’énerva le douanier ! C’est de la religion !
- Ce n’est que de la musique, protestai-je.
- C’est de la Bible ! insista-t-il.
- C’est vrai, concédai-je mais c’est ce genre de musique qui me repose...
D.ieu merci, il me laissa continuer mon voyage.
Nous avons passé Roch Hachana à Moscou en compagnie de trente à quarante jeunes gens assoiffés de judaïsme et avec qui nous avons discuté jusqu’à deux heures du matin. Tout au long de notre voyage, nous avons tenté d’élever le moral des Juifs que nous avons rencontrés et leur avons enseigné la Torah. J’ai même officié à un mariage.
Dès notre retour à Londres, j’ai immédiatement téléphoné au secrétariat du Rabbi en racontant toutes nos activités en URSS et, entre autres, l’épisode du Rabbi « chantant » dans l’aéroport. Lors d’une réunion ‘hassidique ce même soir, le Rabbi entonna ce chant qu’il n’avait pas chanté en public depuis plus de deux ans, comme pour signifier sa satisfaction.
Après ce premier voyage, je gardai le contact avec l’organisation œuvrant pour le bien des Juifs de Russie et je retournai moi-même plusieurs fois, emportant surtout des Matsot Chmourot, rondes, cuites à la main, qu’on ne pouvait pas produire là-bas. Chaque année, après Pessa’h, je récoltai auprès des Juifs de Londres les boîtes de Matsot qu’ils n’avaient pas consommées et les envoyai en Russie pour que les Juifs sur place puissent les utiliser l’année suivante.
En 1985, douze jours avant Pessa’h, je reçus un coup de téléphone de Rav Leibel Groner, un des secrétaires du Rabbi : pouvais-je me charger – en toute discrétion bien sûr – d’envoyer en Russie des Matsot du Rabbi ? Sans réfléchir j’acceptai : chaque année, le Rabbi envoyait deux pounds de Matsot pour les Juifs de Londres donc je supposai qu’il s’agissait là aussi d’une quantité modeste. Je passai plusieurs coups de téléphone à mes contacts habituels : Bné Akiva, groupes de Juifs réformés, docteurs pour Juifs de Russie, personnel de l’ambassade israélienne... Mais seul un avocat de Leeds accepta d’emporter ces Matsot avec un collègue. Mercredi, les Matsot arrivèrent : un paquet de deux pounds pour Londres, un autre pour Manchester et... huit pour la Russie ! Le Rabbi avait aussi envoyé 59 dollars qu’on devait échanger en roubles en Russie. L’avocat de Leeds avait accepté avec enthousiasme quand je l’avais contacté mais son épouse s’opposa fermement, craignant qu’il soit arrêté à la douane. Finalement, elle accepta et il prit un paquet ainsi que son ami. Je pris donc le train (trois heures aller, trois heures retour) et leur confiais deux paquets ainsi que 26 dollars de la part du Rabbi.
Il me restait six paquets. Je téléphonai à des représentants Loubavitch dans toute l’Europe (France, Italie, Suisse...) mais aucun d’entre eux ne connaissait quelqu’un partant en Russie. Finalement, j’appris que deux étudiants de la Yechiva University de New York étaient en route pour la Russie avec une escale à Londres, deux jours avant Pessa’h. Je les rejoignis donc à l’aéroport de Heathrow à six heures du matin avec un sac de voyage contenant les précieuses Matsot.