rends de temps en temps à la synagogue près de chez moi, à Moscou.
- J’ai apporté mes Téfilines dans mon bagage à main. Juste pour toi, continuai-je.
- Euh... C’est un peu délicat, balbutia-t-il, je suis supposé travailler maintenant, je préfère les mettre après l’atterrissage...
- Je comprends mais nous atterrissons à la nuit tombée et on ne met pas les Téfilines après le coucher du soleil ! Et puis, ajoutai-je sur le ton de la plaisanterie, autant apprécier la possibilité de mettre les Téfilines quand tu es près du ciel, comme si tu pouvais effectivement toucher D.ieu...
J’ai couru lui apporter mes Téfilines et lui ai proposé ma Kippa mais il a souri et a sorti de sa poche une belle Kippa noire. Il a mis les Téfilines et, ensemble, nous avons récité le Chema Israël. Ses collègues hôtesses de l’air le regardaient en souriant et demandèrent ce que représentaient ces boitiers noirs qu’il attachait à son bras et sur sa tête en plein milieu du vol.
Ben Tsion ne s’en émut pas et leur expliqua doctement qu’il s’agissait d’un Sefer Torah miniature qui était roulé à l’intérieur des boîtiers mystérieux et que cela le reliait directement à D.ieu : « Ici, en hauteur, la communication avec Lui est bien meilleure ! » résuma-t-il en souriant et elles hochèrent la tête d’un air compréhensif.
Il me demanda où je me rendais, je répondis que j’allais à un mariage et que j’avais emporté mes Téfilines pour que, dans le cas où je devais rencontrer un Juif avant le coucher du soleil, je puisse l’aider à les mettre.
J’avais hésité à emporter mes Téfilines car mon voyage était prévu comme un simple aller-retour. Mais bien vite, j’ai changé d’avis et j’ai glissé mes Téfilines dans ma mallette de cabine car un Juif - et surtout un Loubavitch - ne voyage pas sans. Sait-on jamais, peut- être rencontrera-t-on un Juif à qui on pourra proposer d’accomplir ce commandement divin...
C’était il y a six ans, le 14 Kislev 5780 (décembre 2019). Je suis rabbin et Chalia’h (émissaire) du Rabbi de Loubavitch dans la ville de Tioumen en Sibérie. Dans l’après-midi, j’avais pris l’avion afin d’assister à Moscou au mariage de la fille du Grand-Rabbin de Russie, Rav Berel Lazar, en prévoyant de rentrer la nuit- même chez moi. Quand, dans l’avion, je croisai un des stewards, il m’interpela en hébreu :
- Sli’ha (pardon) ? Puis, en souriant, il m’expliqua (en russe) : C’est bien comme cela qu’on se salue chez nous, n’est-ce pas ?
- Vous êtes juif ? répondis-je, étonné.
- Bien sûr, regardez mon nom sur mon uniforme : Ben Tsion !
Nous avons bavardé amicalement et c’est ainsi que j’appris que Ben Tsion Berger était juif de naissance et travaillait comme steward depuis 21 ans. Il avait même vécu un an en Israël, dans la ville des patriarches, à Beer Cheva - ce qui expliquait sa connaissance basique de l’hébreu.
Je regardai par le hublot : le soleil allait se coucher et je demandai à mon nouvel ami Ben Tsion :
- As-tu déjà mis les Téfilines dans ta vie ?
- Bien sûr ! affirma-t-il en souriant. Je me rends de temps en temps à la synagogue près de chez moi, à Moscou.
Ceci l’impressionna énormément. J’ajoutai qu’aujourd’hui, le 14 Kislev, on célébrait aussi l’anniversaire du mariage du Rabbi et de la Rabbanit qui avait eu lieu en 1929 et que les ‘Hassidim se considéraient comme leurs enfants spirituels. C’était le Rabbi qui nous avait enseigné que, où que l’on aille, on devait toujours espérer pouvoir accomplir l’une ou l’autre Mitsva avec un Juif qu’on rencontrerait en route.
Nous avons gardé contact. De fait, plusieurs questions le taraudaient et, quand il les avait posées à d’autres personnes, les réponses qu’il avait reçues ne l’avaient pas du tout satisfait et l’avaient même éloigné de toute vie communautaire. Mais notre rencontre inopinée avait rallumé en lui une étincelle, mes réponses basées sur les enseignements de la ‘Hassidout lui avaient fait entrevoir d’autres points de vue et l’avaient soulagé.
A ‘Hanouccah, il m’envoya sa photo devant le chandelier qu’il avait fièrement allumé chez lui. Je lui envoyai l’adresse du Beth ‘Habad le plus proche de son domicile à Moscou ; quand il y entra la première fois, un de mes amis s’approcha de lui et le salua chaleureusement :
- Ben Tsion, quelle joie de vous accueillir ici !
- Mais comment savez-vous qui je suis et comment je m’appelle ? s’étonna-t-il.
Il s’avéra qu’il était devenu une star sur les réseaux sociaux de mes collègues Chlou’him où j’avais posté sa photo dans l’avion avec les Téfilines !
Depuis, Ben Tsion a pris l’habitude de se rendre dans les Beth ‘Habad à chaque escale, pour prier et étudier la Torah. C’est ainsi que, lentement, il apprit à lire l’hébreu et put se plonger dans l’étude des textes sacrés. De plus, il s’est engagé, avant chaque voyage