RECIT
En 1965, Moché M. roulait, direction Colombus. Il faisait très froid, l’autoroute était recouverte d’une fine couche de verglas, absolument indétectable dans l’obscurité. Prise dans un tourbillon, la voiture de Moché s’écrasa à toute allure contre la rambarde latérale, la barre de métal déchira la portière et... déchira sa jambe gauche. Il s’évanouit sous la violence de la douleur.
Le fait qu’il ait survécu était un véritable miracle. Un chauffeur de camion qui avait assisté à l’accident réussit à appeler les urgences, une infirmière qui passait par là en voiture parvint à prodiguer les premiers soins et le blessé fut finalement transporté à l’hôpital Mount Sinaï de Cleveland où il subit de nombreuses opérations. On lui annonça sèchement qu’il ne pourrait plus jamais marcher... Ou, avec beaucoup de chance, il pourrait peut-être boiter lourdement.
Alors qu’il se morfondait sur son lit d’hôpital, une dame vint lui rendre visite et se présenta comme envoyée par une association de Bikour ‘Holim, visite aux malades (en fait, elle était la fondatrice, la présidente et... le seul membre de cette soi-disant association...). C’était la Rabbanit Shula Kazen, Chlou’ha (émissaire) du Rabbi dans cette ville, une femme énergique, originaire d’Union Soviétique et bien décidée à remplir sa mission. Elle sut trouver les mots pour l’encourager et reprendre espoir et, avant de partir, lui laissa une carte avec un nom et une adresse, en fait c’était les coordonnées du Rabbi de Loubavitch à New York : elle suggéra que Moché écrive au Rabbi, lui raconte sa situation et demande une bénédiction.
Quand son père arriva, Moché lui fit part de cette visite mais son père tenta de le dissuader d’écrire une telle lettre : « Le Rabbi est très occupé, il ne te connaît pas et n’aura pas de temps à te consacrer ! ». Mais Moché ne se laissa pas décourager et persuada une infirmière de lui fournir quelques feuilles et un stylo. Il décrivit dans sa lettre tout son dossier médical et demanda une bénédiction.
Dix jours plus tard, il reçut un paquet avec une lettre signée de Rav ‘Haïm Morde’haï Aizik Hodakov, le secrétaire personnel du Rabbi qui lui transmettait la bénédiction du Rabbi comme quoi il guérirait complètement (et, de fait, il put danser sur ses deux pieds aux mariages de tous ses enfants par la suite et il a dernièrement fêté son 80ème anniversaire !). Mais telle n’est peut-être pas la part la plus importante de cette histoire...
Dans le paquet, il y avait deux boîtes de Matsot Chmourot et une bouteille de vin cachère. Non seulement le Rabbi lui souhaitait une parfaite santé mais Rav Hodakov lui annonçait que le Rabbi l’avait nommé, lui Moché, comme son Chalia’h (émissaire) pour conduire le Séder pour les autres Juifs dans l’hôpital. Moché était très ému.
Quand l’aumônier juif lui rendit visite, Moché lui demanda de l’aider à organiser un Séder pour d’autres Juifs hospitalisés. Mais l’aumônier ne se montra guère enthousiaste : « Tu ne peux pas quitter ton lit – c’est trop difficile de te transporter à un autre étage – tu es encore jeune etc... ». Quelques jours plus tard, un pasteur arriva à son chevet et, par courtoisie, demanda à Moché
- Puis-je vous aider ?
- Oh oui ! s’écria Moché. Vous savez, c’est bientôt notre fête de Pessa’h...
- Oui bien sûr ! répliqua le pasteur.
- Vous savez ce qu’est un Séder ?
- Oui, bien sûr, répéta le pasteur.
- Pourriez-vous m’aider à organiser un Séder de Pessa’h pour d’autres Juifs dans l’hôpital ?
- Avec plaisir, ce sera un honneur pour moi ! s’enthousiasma l’homme.
Effectivement, le pasteur en parla avec les infirmières qui lui apprirent que deux personnes – un homme et une femme – étaient hospitalisées mais confinées dans une chambre stérile à cause d’une maladie contagieuse. Le pasteur s’arrangea avec les infirmières et mit tout en œuvre pour rendre le Séder possible.
La veille de Pessa’h, Moché fut transporté dans son lit devant une fenêtre. Les deux visages de l’autre côté de la fenêtre s’éclairèrent : tous trois ne pouvaient communiquer que par les petits trous dans la fenêtre, ils devaient crier pour espérer se faire entendre mais les sourires de part et d’autre remplaçaient toutes les conversations.
Moché récita le Kiddouch. Les autres patients n’avaient pas le droit de boire du vin mais purent manger de la Matsa que les infirmières faisaient glisser dans leur chambre. Ils chantèrent « Ma Nichtana » et d’autres mélodies de la Haggada, ce soir-là et le lendemain soir. Pessa’h à l’hôpital était devenu une expérience inoubliable.
Quatre mois et demi plus tard, après quatre autres opérations, Moché put enfin quitter l’hôpital et retourna étudier à la Yeshiva University de New York. Il décida aussi de se rendre au 770 Eastern Parkway à Brooklyn pour remercier le Rabbi pour le paquet et lui annoncer qu’il avait rempli sa mission. Alors qu’il attendait son tour pour entrer en Ye’hidout (entrevue privée), Rav Klein, un des secrétaires, remarqua qu’il avait du mal à se tenir debout avec ses béquilles et le fit passer en priorité. Dès que le Rabbi l’aperçut, il le salua : « Moché M. ? ».
Quel choc !
Moché n’avait jamais vu le Rabbi et lui avait juste écrit une lettre et pourtant le Rabbi le connaissait. En racontant cela aujourd’hui, Moché estime que, s’il ne s’est pas évanoui sur place, c’était déjà en soi un miracle du Rabbi...
Le Rabbi lui demanda de s’asseoir, Moché refusa (on lui avait préalablement appris qu’on ne s’assoit pas devant le Rabbi) mais le Rabbi insista et il s’assit. Il raconta alors son expérience et sa mission à l’hôpital ; le Rabbi fut heureux d’apprendre que tous les protagonistes avaient apprécié le Séder.
Avant de sortir, Moché demanda au Rabbi s’il pouvait lui conseiller un docteur pour soigner sa blessure. Le Rabbi lui demanda de laisser ses coordonnées au secrétariat et qu’on le rappellerait, ce qui fut fait effectivement quelques jours plus tard.
Moché se leva et tenta de marcher à reculons avec ses béquilles – car un ‘Hassid ne tourne pas le dos au Rabbi – mais le Rabbi lui demanda de marcher normalement en toute sécurité.
Et quelques semaines plus tard, Moché put se débarrasser de ses béquilles et marcher normalement.
Finalement, le meilleur remède n’est-il pas d’aider les autres ?
Rav Y.Y. Jacobson – Shluchim Sermons
Traduit par Feiga Lubecki